Il existe des vignobles que l'on mesure en milliers d'hectares. Et puis il y a Condrieu, que l'on compte presque à la parcelle. Environ 220 hectares sur la rive droite du Rhône, un seul cépage autorisé, un travail entièrement manuel. C'est aujourd'hui l'un des vins blancs les plus recherchés du monde. Il y a 60 ans il n'en restait presque rien. Cinq minutes, et vous saurez l'essentiel.

Où sommes-nous ?
Condrieu s'étire à une quarantaine de kilomètres au sud de Lyon, en bordure orientale du Massif central. Le vignoble domine abruptement la rive droite du fleuve. Il est inséré entre la Côte-Rôtie au nord et Saint-Joseph au sud. Un peu en amont, sur la rive gauche et au nord de Vienne, se trouve le coteau de Seyssuel.
L'appellation naît le 27 avril 1940 sur trois communes seulement, Condrieu, Vérin et Saint-Michel-sur-Rhône. Elle s'étend en 1967 vers le sud, à Chavanay, Malleval, Saint-Pierre-de-Bœuf et Limony. Sept communes au total, réparties sur trois départements. Une règle n'a jamais bougé, ici on ne produit que du vin blanc tranquille à base de viognier.
Le vin qui a failli disparaître
L'histoire commence avec les Romains. Les Allobroges occupent alors la rive droite du fleuve face à Vienne. En obtenant la citoyenneté romaine ils obtiennent aussi le droit de planter la vigne. Leur vin est résiné, on l'appelle l'Allobrogica, et il est très en vogue au IIe siècle. À une douzaine de kilomètres de là, le site archéologique de Saint-Romain-en-Gal a livré une mosaïque du début du IIIe siècle représentant une scène de vendanges et de foulage.
La réputation traverse ensuite les siècles sans faiblir. Au XVIIe siècle, aux entrées de Paris, les vins de Condrieu figurent parmi ceux taxés au taux le plus élevé, celui réservé aux plus grands. Boileau en réclame dans une lettre de 1710. Lamartine en parle dans sa correspondance. Au XVIIIe siècle, le chapitre de Lyon en offre à ses hôtes de marque.
Puis tout s'effondre. Le phylloxéra ravage le coteau à la fin du XIXe siècle. Un voyageur de passage en 1893 décrit des vignobles presque détruits. La Première Guerre mondiale vide les campagnes. L'industrialisation de la vallée du Rhône absorbe ensuite la main-d'œuvre qui travaillait les pentes. Le vignoble obtient un premier signe de reconnaissance en 1937 sous l'appellation Côtes du Rhône, puis l'AOC en 1940. Cela ne suffit pas à enrayer la chute.
Voici le chiffre qui donne le vertige. Au milieu des années 1960, il ne reste plus que 8 hectares de viognier. Pas seulement dans l'appellation. Dans le monde entier. En 1975, un étudiant intitule son rapport « Le viognier est-il condamné ? ».
Un homme a tenu bon. Georges Vernay reprend le domaine familial en 1953 avec un seul hectare sur le Coteau de Vernon. Ses voisins arrachent alors la vigne pour planter des abricotiers. Lui replante, et convainc peu à peu ses voisins d'en faire autant. Il préside le syndicat de l'appellation pendant une trentaine d'années. Robert Parker le surnommera monsieur viognier. La région préfère l'appeler le pape du Condrieu. Sans lui le cépage aurait sans doute disparu de sa terre d'origine.
Le renouveau arrive dans les années 1980. Les coteaux sont replantés et les terrasses reconstruites. En 1986, par souci de qualité, les vignerons révisent l'aire d'appellation avec l'INAO et écartent toutes les vignes situées au-dessus de 300 mètres d'altitude. L'aire parcellaire est approuvée en 1989. Le vignoble atteint 150 hectares en 2009. Il en compte environ 220 aujourd'hui.
Une histoire de pente
Tout ici est dicté par la géographie. Les sols naissent de l'altération de roches métamorphiques anciennes de la famille des gneiss. Ils sont sablo-argileux, pauvres et friables. Quelques lentilles de loess déposées à l'ère glaciaire complètent le tableau. Le sous-sol est fissuré, ce qui permet au viognier d'aller chercher en profondeur l'eau et les minéraux dont il a besoin. Ce cépage aime les sols acides et il est ici parfaitement chez lui.
La pente est si forte et les sols si instables qu'il a fallu bâtir. Depuis l'Antiquité les vignerons ont aménagé d'étroites terrasses appelées chaillées, dont la terre est retenue par des murets de pierre sèche nommés cheys. Les vignes y sont conduites sur échalas, un simple piquet de bois d'au moins 1,50 mètre. Rien de tout cela ne se mécanise. C'est ce qui explique la rareté de ces vins et leur prix.
Le cahier des charges impose une densité minimale de 6 500 pieds par hectare et interdit qu'un pied dispose de plus de 1,5 mètre carré. Les rangs ne dépassent pas 2 mètres d'écartement. En pratique, beaucoup de parcelles montent entre 8 000 et 10 000 pieds par hectare. Le rendement est plafonné à 41 hectolitres par hectare et la vendange doit être manuelle. Le degré alcoolique naturel minimum est fixé à 11,5 pour cent.
Reste le vent, et il faut corriger une idée reçue. Le vent dominant ici n'est pas un souffle chaud venu du sud. C'est la bise, un vent du nord froid et sec. Il sèche le feuillage et limite les maladies cryptogamiques, ce qui est précieux. Mais il oblige à choisir des situations abritées. D'où cette orientation générale sud et sud-est qui caractérise l'ensemble du vignoble.
Un mot enfin sur le cépage lui-même. La légende veut que l'empereur romain Probus l'ait apporté de Dalmatie au IIIe siècle. Les recherches sur le génome de la vigne racontent une histoire plus simple. Le viognier descend d'anciennes variétés sauvages des rives septentrionales du Rhône. Il est donc né ici. On le trouve mentionné dès 1781 sous le nom de vionnier, aux côtés de la serine, dans une histoire naturelle du Dauphiné consacrée aux vins de Vienne.
À quoi ça ressemble dans le verre ?
Il faut d'abord comprendre à quel point ce cépage complique la vie du vigneron. Il débourre tôt et s'expose donc aux gelées de printemps. Il craint la sécheresse et le millerandage. Sa production est irrégulière et ses grappes sont petites et compactes. Il est planté ici à la limite septentrionale de sa culture, ce qui lui donne son potentiel mais réduit la marge d'erreur. Sa particularité la plus délicate reste sa capacité à atteindre naturellement de très fortes richesses en sucre. Vendangé trop tôt il ne dit rien. Vendangé trop tard il devient lourd. Toute la difficulté se joue là.
Le profil classique est reconnaissable entre mille. La robe est or aux reflets dorés intenses. Le nez développe des arômes de fruits mûrs très marqués, la pêche et surtout l'abricot, parfois la violette et la fleur blanche. La bouche est puissante et grasse, presque moelleuse, sans jamais peser, car une bonne vivacité la soutient et prolonge la finale.
Mais il serait faux de réduire Condrieu à cette seule opulence. L'appellation produit aussi des vins beaucoup plus fins et beaucoup plus droits. Et cette différence se joue en grande partie au chai, à travers un réglage que peu d'amateurs connaissent.
Tout dépend de la température de fermentation. Plus on descend vers 14 degrés, plus la levure fabrique des esters et plus les arômes fermentaires dominent, ceux que l'on qualifie d'amyliques et qui rappellent la banane ou le bonbon. Le vin devient exubérant et immédiatement gourmand. Plus on remonte vers 20 ou 22 degrés, moins ces arômes se forment. Certains vignerons laissent volontairement la fermentation dépasser 22 degrés pendant quelques jours. Le résultat est un vin qui parle moins de sa levure et davantage de son raisin et de son terroir. Moins démonstratif au nez, plus vineux en bouche, avec une texture et une longueur qui appellent un plat. C'est le Condrieu de gastronomie.
Un dernier mot sur la garde. On dit souvent qu'il faut boire ces vins dans l'année. C'est vrai pour beaucoup de cuvées, sensibles à l'oxydation et délicieuses jeunes. Mais les grandes bouteilles tiennent jusqu'à 20 ans et gagnent alors le musc, le miel, le pain d'épices et le tabac.
Sec aujourd'hui, doux autrefois
Voici une singularité que l'on oublie souvent. Au milieu du XIXe siècle, le condrieu était un vin doux, que l'on buvait six mois après la vinification. Le style sec ne s'impose qu'au XXe siècle.
La tradition n'a pas totalement disparu pour autant. Le cahier des charges autorise toujours une production confidentielle de moelleux et de doux, élaborée les bonnes années à partir de raisins surmûris récoltés par tries successives. Si vous en croisez une bouteille, prenez-la.
Quelques noms à connaître
Le domaine Georges Vernay reste la référence historique. Sa fille Christine le conduit aujourd'hui en agriculture biologique et signe des cuvées devenues mythiques, dont le Coteau de Vernon et Les Chaillées de l'Enfer. Autour, l'appellation compte de très belles maisons, à commencer par Yves Cuilleron à Chavanay. Une bonne partie des domaines se répartit d'ailleurs sur les communes méridionales rattachées en 1967.
Signalons une curiosité. Enclavée dans l'aire de Condrieu, l'appellation Château-Grillet forme un cas à part sur quelques hectares seulement. Elle était déjà citée en 1781 aux côtés de Condrieu comme l'un des deux grands blancs du secteur.
Comment en profiter
Ne servez jamais un condrieu glacé, vous perdriez tout son parfum. Entre 11 et 13 degrés il donne sa pleine mesure.
À table, un réflexe suffit pour ne pas se tromper. Ce vin a du gras et une acidité modérée. Il lui faut donc des plats qui ont de la matière, mais surtout pas de plats acides ou iodés qui le feraient paraître mou. Oubliez les huîtres et les vinaigrettes tranchantes, gardez-lui les textures fondantes.
Sur les cuvées les plus riches, allez vers ce qui a du gras et de la douceur. Un foie gras mi-cuit reste l'accord de référence, la puissance du vin répondant à celle du plat. Une volaille rôtie à la crème fonctionne pour la même raison. Un homard grillé ou des ris de veau tiennent parfaitement la comparaison.
Sur les cuvées plus droites, celles de gastronomie, on peut viser plus subtil. Les quenelles lyonnaises sont un accord magnifique, le gras de la sauce trouvant dans le vin de quoi l'accompagner et assez de tenue pour ne pas s'y noyer. Les asperges sont l'autre grand test, car peu de vins leur survivent. Le viognier est l'un des rares à passer l'épreuve, son amertume douce épousant celle du légume. Un poisson de rivière ou des cuisses de grenouilles marchent aussi très bien.
Côté fromage, l'évidence est locale. La rigotte de Condrieu, petit chèvre AOP né sur les pentes du Pilat, oppose sa fraîcheur lactique au gras du vin. Et pour finir, un dessert à l'abricot fait écho au cépage lui-même.
En 5 minutes vous avez l'essentiel. Mais il en faut davantage pour comprendre comment un cépage réduit à 8 hectares dans le monde entier est devenu l'un des blancs les plus convoités de la planète. La réponse tient dans une poignée de coteaux impossibles, et dans l'entêtement de ceux qui ont refusé de les abandonner.
